Savez-vous que le port du soutien-gorge est parfois pointé du doigt comme un facteur pouvant favoriser certaines pathologies mammaires, des mastites, des kystes, des problèmes respiratoires, des douleurs du dos et des cervicales, ou encore contribuer à la chute précoce du sein par atrophie de l’appareil sus-tenseur, des ligaments et des muscles peauciers ?
Le port du soutien-gorge repose avant tout sur des bases sociales et culturelles, bien plus que sur une nécessité médicale avérée.
Dans la Rome antique, le strophium, sorte de bandelette, servait à comprimer les seins pour faire du sport (les mosaïques de la Villa Casale en Sicile en témoignent) ; celles qui ne faisaient pas de sport n’en portaient pas.
Inventé par Hermine Cadolle en 1889 lors de l’Exposition Universelle, il remplace le corset dont Ambroise Paré, célèbre médecin, avait combattu l’utilisation. Après la dissection d’une jeune femme à la taille fine, il avait constaté que les os du thorax se chevauchaient, le buste se déformait, les organes digestifs se déplaçaient, et tout le corps était comprimé. Dès lors il a préconisé le corset hygiénique qui s’appuyait sur le bassin et laissait la poitrine libre ; l’invention de Hermine Cadolle, appelée le Bien-Être, semblait annoncer une révolution.
Mais est-ce aussi révolutionnaire que cela ?
Agnès Sorel (1400), maîtresse du Roi Charles VII, montrait ses seins à la cour alors qu’il était interdit de dévoiler sa cheville.
Où est le progrès quand une photo de femme allaitante peut encore être signalée comme contenu inapproprié sur certains réseaux sociaux ?
Dès 1931, une première étude s’est intéressée à un possible lien entre port du soutien-gorge et cancer du sein. Près de 90 ans plus tard, les médecins anthropologues Sydney Ross Singer et Soma Grismaijer ont ravivé cette hypothèse : selon eux, le soutien-gorge, en comprimant les ganglions et canaux lymphatiques, gênerait l’élimination naturelle des toxines par le drainage lymphatique, ce qui pourrait favoriser l’apparition de kystes ou de fibro-kystes. Il faut souligner que cette thèse est débattue et n’est pas reconnue par la communauté médicale et les grandes institutions de lutte contre le cancer, qui n’ont pas établi de lien de causalité scientifiquement démontré entre soutien-gorge et cancer du sein. Les capillaires lymphatiques sont sous-cutanés et microscopiques. Une compression prolongée pourrait, selon cette hypothèse, gêner localement la circulation de la lymphe. Le cancérologue James Ewing avait montré dès 1913 que le cancer se déclare dans les régions où il y a eu stase de lymphe, empêchant les cellules de se nourrir correctement ; certains travaux plus récents se sont penchés sur le lien entre mauvaise circulation lymphatique et développement de métastases, sans que cela ne constitue une preuve directe concernant le soutien-gorge en particulier. Certaines études suggèrent également qu’un soutien-gorge serré, en comprimant les tissus, pourrait légèrement augmenter leur température locale, et qu’une étude brésilienne de 2000 aurait observé une baisse de la production de mélatonine (hormone du sommeil et antioxydant) chez les porteuses de soutien-gorge. Ces résultats restent à confirmer par des études plus larges. Le mouvement naturel du sein libre, pendant la marche, favorise en revanche une forme d’auto-massage qui peut aider à faire circuler la lymphe.
Par ailleurs, une grande partie des soutiens-gorge vendus sont fabriqués en Chine, où les normes encadrant les produits chimiques diffèrent de celles en vigueur en Europe. Certains procédés de fabrication textile emploient encore des perturbateurs endocriniens comme le nonylphénol, une substance qui peut pénétrer par la peau et interagir avec le système hormonal. Un reportage d’Arte du 19/04/2015, « des perturbateurs endocriniens dans votre soutien-gorge », et les travaux de Charles Sultan, spécialiste d’endocrinologie pédiatrique, ont documenté cette question des perturbateurs endocriniens dans le textile de façon plus large.
Certains pays ou régions (Japon, certaines provinces de l’Inde, Fidji, communautés maories…) ont ainsi mené des campagnes en faveur d’un retour aux vêtements traditionnels laissant la poitrine libre. Les tenants de cette approche observent que les taux de cancer du sein ont augmenté dans plusieurs régions avec l’adoption de la mode occidentale, une corrélation qui mériterait d’être nuancée par de nombreux autres facteurs (alimentation, mode de vie, dépistage, etc.). En France, environ 95 % des femmes portent un soutien-gorge, contre 5 à 10 % en Suède par exemple.
Les Drs Anna Maria et Brian Clement, dans « Ces vêtements qui nous tuent », font le lien entre certains vêtements synthétiques et une hausse de problèmes de santé : infertilité, troubles respiratoires, maladies de la peau. Ces observations restent, elles aussi, à prendre avec la prudence qui s’impose face à des études encore limitées.
Bien souvent, ce sont les femmes elles-mêmes qui défendent le plus fermement le soutien-gorge, intimement convaincues par des décennies de discours qu’il serait indispensable, alors que nous nous en sommes passées durant des siècles.
Il est en tout cas recommandé, après un cancer du sein, d’éviter de porter un soutien-gorge trop serré, car il peut favoriser un lymphœdème. De nombreuses femmes qui ont arrêté de porter un soutien-gorge rapportent se sentir plus libres, avoir moins de douleurs menstruelles, et voir leurs éventuels kystes s’atténuer. Lorsque les seins ne sont pas maintenus, ils sont naturellement stimulés par l’exercice physique et la marche, ce qui peut renforcer les tissus qui les soutiennent.
Des travaux de l’hôpital Necker à Paris se sont penchés sur le lien possible entre les bretelles de soutien-gorge, qui appuient sur le nerf cervical, et certains maux de tête, douleurs au cou ou engourdissements de l’épaule et du bras. Jean-Denis Rouillon, médecin du sport au CHU de Besançon, a mené une étude sur 3 ans auprès de sportives suggérant que le port du soutien-gorge n’empêcherait pas, voire favoriserait sur le long terme, le relâchement des tissus de soutien du sein (ligaments de Cooper, muscles peauciers), ceux-ci s’atrophiant faute d’être sollicités. Selon cette étude, l’arrêt du soutien-gorge peut occasionner quelques tiraillements les premiers mois, le temps que ces muscles se remusclent naturellement.
Christine Haycock, chirurgienne au New Jersey, a montré à l’aide de capteurs que, même pour des poitrines généreuses, l’activité physique sans soutien-gorge – bien qu’inconfortable au début – n’abîmait pas les tissus et pouvait même agir comme un massage naturel bénéfique.
Selon une étude de Laetitia Pierrot en 2003, une année sans soutien-gorge se traduirait chez certaines femmes par des seins plus fermes et moins de vergetures. Ces conclusions, obtenues sur des échantillons réduits, mériteraient d’être confirmées à plus grande échelle.
Enfin, s’exposer raisonnablement au soleil permet de synthétiser la vitamine D, utile à de nombreuses fonctions de l’organisme, sans pour autant abuser de l’exposition qui comporte ses propres risques.
Alors pourquoi tant de femmes continuent-elles de porter un soutien-gorge ? Le sociologue Jean-Claude Kaufmann évoque le poids de la pression sociale : les femmes qui osent s’en passer rapportent souvent se sentir plus libres et voir leur confiance en elles renforcée.
Le soutien-gorge propose un moule qui suggère une forme unique des seins, alors que les poitrines sont naturellement très différentes les unes des autres. Apprendre à accepter cette diversité, et à s’accepter telle que l’on est, ne relève d’aucune indécence : le port ou non du soutien-gorge est avant tout une question de choix et de confort personnel.
Si vous êtes pudique, des caracos ou débardeurs offrent une alternative plus légère qu’un soutien-gorge classique. Il ne s’agit pas d’inciter qui que ce soit à montrer sa poitrine, mais simplement de rappeler que chaque femme est libre de choisir ses vêtements selon son propre confort, sans jugement extérieur.
En résumé : la question du soutien-gorge mélange des éléments historiques, culturels et des hypothèses scientifiques encore débattues. Ce qui est certain, c’est que le confort et le choix personnel devraient primer sur les conventions sociales.
